L’épopée des Cageux (1806-1911)

« La cage noire parut sur le fleuve d’argent, comme un trait de plume sur une feuille blanche » dépeint l’homme de lettres Léon-Pamphile Le May.

Ces Montferrands, Guérin, MacPherson, Charbonneau…

Personnages mythiques du 19e siècle, les intrépides cageux (Raftsmen) sont majoritairement des Canadiens français. Ces hommes chargés d’assembler méthodiquement les radeaux pilotent sous la direction d’un maître de cages l’immense train de bois équarri jusqu’au port d’embarquement. Les pins et les chênes taillés en poutre rectangulaire servent à la construction navale britannique. La cage, cette île flottante de quatre pieds d’épaisseur, peut couvrir plusieurs acres. C’est une des scènes les plus typiques du Nouveau Monde.

Chaque train de bois peut compter une centaine d’hommes d’équipage qui se reposeront à tour de rôle durant le voyage de plusieurs semaines. Dans cette solitude solennelle, ces robustes fils de la forêt et du fleuve souquent en cadence, ouvrant leur âme en entonnant de leur plus belle voix Un Canadien errant. Quand le vent et les courants sont favorables, les cageux s’aident en fixant plusieurs voiles carrées aux mâts. Lorsque les radeaux sont submergés dans la descente des rapides, ils s’attachent à ces mâts pour échapper à la noyade.

La Terre mère des Premières Nations

Notre patrimoine fluvial et forestier est intimement relié aux Premières Nations qui ont transmis de nombreux savoirs essentiels à la navigation sur les cours d’eau et la survie en forêt profonde. Onze nations autochtones se partagent les grands territoires traditionnels du Québec. À l’époque des grands voyages d’exploration, les Premiers Peuples ont apporté une aide indispensable aux Européens. Les collectivités autochtones du Canada ont subi malgré eux la colonisation et la dépossession de leurs terres, territoires et ressources, ce qui les a empêchés d’exercer, notamment, leur droit au développement conformément à leurs propres besoins et intérêts. La Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones est un paratonnerre à l’ignorance.

Élargir le récit national

Comme l’évoque si bien le récent roman Kukum de Michel Jean : « En haut, les bûcherons coupaient notre forêt, et ceux- là se chargeaient de la transporter vers l’usine de pulpe. Qui avait l’autorité de faire cela sans même nous demander notre avis ? »

Le récit national doit inclure non seulement la parole des bâtisseurs — cageux et draveurs — qui ont risqué leur vie pendant deux siècles pour l’essor du pays, mais aussi, les droits et réalités des Premières Nations. L’acte de commémoration peut tisser une histoire à l’horizon de partage juste.

Isabelle Regout et Alexandre Pampalon
Experts de l’ère des cageux

FEMMES DE TÊTE, FEMMES DE RIVIÈRES
Véritables Ulysses canadiens

Le passage des rapides de Lachine exige alors un grand nombre de bras. Des Amérindiennes volontaires s’engagent sur les cages pour aider à la rame où il faut beaucoup de nerf, de force et de précision, publie William Alexander Foster (1840-1888).

La fine fleur de l’aventure

1883. Une cage arrive de Kingston. Il est cinq heures du matin quand des Amérindiennes avec leurs compagnons quittent leur village de Kahnawake avec leurs longs canots et abordent l’immense cage. En équipe expérimentée, 125 Mohawks vont prendre en charge la cage pour la conduire à travers les rapides de Lachine jusqu’à Maisonneuve. Sawatis Aiontonnis, un colosse connu sous le nom de Jean-Baptiste Canadien dit Big John, est l’un des leurs.

La cage est divisée en cinq radeaux de vingt-quatre rameurs et rameuses, douze à l’avant et douze à l’arrière. À l’approche de l’île aux Hérons, les radeaux sont entraînés dans un « gouffre béant où la mort semble ouvrir tout grands ses deux bras décharnés ». Cet obstacle du Saint-Laurent est très difficile à franchir avec ses 13 m de dénivellation.

Au parfum de l’exploit

Alors qu’on peut payer sa place à bord, on se souvient d’une frêle passagère. Chaperonnée, la jeune bourgeoise caresse le désir de descendre en radeau des rapides. L’expédition fait naître chez elle de vives émotions. Affrontant sa peur, l’équipage remarque son grand courage. C’est à l’unanimité qu’elle est proclamée « vraie Raftwoman ». Ce moment mémorable est chanté : « Nous avons sauté le Long Sault. Nous l’avons sauté tout d’un morceau. »

La poétesse Joan Finnigan (1925-2007) se rappelle du flamboyant Jos Montferrand, pilote de cages. Les filles adoraient danser avec le grand Jos. Il était capable de les faire tournoyer au point qu’elles attrapaient le vertige. L’auteur André-Napoléon Montpetit (1840-1898) dessine ce portrait romantique : les cages de la rivière des Outaouais sous la conduite de Jos « dérivaient sur la rive est, au-dessus des glissoirs, et deux yeux noirs qui le conduisaient lui, se trouvaient sur la rive ouest. Montferrand résolut, à la brunante, d’aller demander des nouvelles de son cœur qu’il avait laissé sur l’autre rive. »

Le plaisir est au féminin

Plusieurs femmes telles Hélène Baillargeon-Côté (1916-1997), Gaétane de Montreuil (1867-1951), Frances Anne Hopkins (1838-1919) et Millicent Mary Chaplin (1790-1858) ont fièrement contribué à immortaliser par leurs œuvres les faits héroïques des cageux.

Pendant un siècle, tout le monde a vu ces grands convois de bois carré, avec leurs mâts de sapin, leurs banderoles, leurs voiles et leurs cabanes, faisant de chacune d’elles un petit village qui déambule sur l’onde. Parfois les dimanches, les mères et leurs enfants sont invités à embarquer sur les cages et à partager un copieux repas.

Isabelle Regout et Alexandre Pampalon
Experts de l’ère des cageux

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